Poil à gratter

Ça commence chez le coiffeur…

Revue de presse

Ça commence chez le coiffeur. Il prend mon manteau et me lance : « C’est madame ou mademoiselle ? » Ça commence mal.


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Lui, c’est monsieur, peu importe qu’il soit marié ou non. Il me propose un café avec un peu de lecture, pour patienter. Installée dans un fauteuil, j’attrape l’une des revues people dans la pile qui me tend généreusement les bras. Les dernières révélations sur la vie « privée » des stars, les secrets de l’extase sexuelle et le régime de l’été, le tout entrecoupé d’une publicité toutes les deux pages : que demander de plus pour se détendre ?

Première rencontre : Jenny McCarthy, « la bombe de Scream 3 ». Enchantée. D’emblée, sur la couverture (du journal), Jenny affirme : « Je n’ai jamais couché pour réussir ». Cette révélation sous forme de démenti a été amenée par la pertinente question du journaliste : « Tu as couché pour en arriver là ? » Je tourne la page : une autre révélation, les 2be3. Photo des trois héros en pleine page, avec cette légende : « On n’est pas des pédés, même si on respecte les homos ». Pas de méprise : les trois jeunes chanteurs sont des hommes, des « vrais ». J’essaye encore : un dossier sur les « dépanneuses érotiques », « un nouveau genre de service à domicile. S.O.S. Fantasmes répond à vos désirs en vous envoyant la fille qui correspond à votre imagination, infirmières sexy ou bonnes sœurs libertines [1]. » Après ou avant la pizza ?

Comme l’écrivait Simone de Beauvoir, « le machisme est la chose du monde la plus répandue, et il s’exprime sans vergogne, avec une décourageante monotonie [2] ». Songez que cette revue trouve, comme bien d’autres du même goût, plus de 400 000 acheteurs par mois et autres lecteurs occasionnels. Autant de shootés du conformisme version papier glacé, mis sous perfusion de sexisme : un vrai phénomène.
Retour sur la pile people. Dépasse un magazine sportif, dont le ton général laisse à penser qu’il s’adresse essentiellement aux hommes. Je feuillette et tombe sur la photo d’une femme à lunettes, totalement nue, sautillant bras ouverts, un drapeau à la main, sur une jolie pelouse bien tondue, avec cette légende pour seule explication : « Le 18° trou de Saint Andrews est la référence mondiale » [3]. Il s’agit, bien sûr, d’un célèbre green de golf écossais.
Je m’en retourne à des lectures de mon genre (féminin). Pour commencer : « Les 12 règles d’or de la minceur ». « Manger protéiné, boire du thé vert, mâcher lentement, garder les glucides pour le dîner, agacer les adipocytes [4], se crémer le soir, bien choisir les acides gras... »... rien qu’en lisant les prescriptions, on pourrait perdre 500 grammes avec les sueurs d’angoisse provoquées par le harcèlement quotidien qu’il nous est suggéré de s’infliger. À la rubrique « Courrier des lectrices », une femme se permet d’interroger la rédaction : « J’apprécie beaucoup votre magazine. Il est très bien fait et on a envie d’essayer tous les produits que vous présentez. Mais à quand les conseils pour celles qui n’arrivent pas à grossir (c’est mon cas) ? » [5]. « De quoi se plaint-elle ? » lui répondrait sans doute les autres lectrices, plus assidues...

Magazines féminins
Pointe un autre numéro, du même genre, au titre évocateur : « Êtes-vous bonne ? [pour les hommes] » S’agit-il de savoir si vous êtes aimable et charitable, une fée du logis ou, plus simplement, si vous faites l’affaire au lit ? En tout cas, il faut, avant, passer par la rubrique « Cosmetic » qui révèle la magie des « brumisateurs qui boostent », le secret du gel mascara transparent pour « fortifier sous le mascara de couleur » et les vertus du tein « pain d’épices », sans oublier les incontournables : pour la bouche, le gloss « riche en vitamines E, donc antiradiculaire [6] et antiâge » et pour les ongles, le « nail-art high tech »... Complexe(s).

Tout un univers. L’écrivain précurseur et apôtre de l’égalité entre les sexes, François Poulain de La Barre, en donnait dès le XVIIe siècle une jolie description : « Tant de regards qu’on jette [à la femme], et tant de discours qu’elle entend sur la beauté y attache toutes ses pensées ; et les compliments qu’on lui rend sur ce sujet font qu’elle y met tout son bonheur. Comme on ne lui parle pas d’autre chose, elle y borne tous ses desseins, et ne porte point pas ses vues plus haut. [...] Le miroir est le grand maistre. » [7]. Les femmes et l’esthétique, c’est une longue histoire. La société de consommation a su profiter de l’héritage de la répartition des rôles entre les hommes et les femmes, en exploitant le souci féminin de plaire. Aujourd’hui, le marché de la beauté est gigantesque : l’industrie des cosmétiques et la chirurgie esthétique rapportent des milliards de dollars ; les concours de beauté, partout dans le monde, représentent des entreprises très lucratives. Par messages sublimaux interposés, les femmes sont donc sommées de consommer pour ne pas se consumer et rester consommables.

Ma voisine, permanente sur la tête à mi-cuisson, semble avoir faut meilleure pioche. Par-dessus son épaule, j’aperçois les échos d’une polémique très sérieuse qui nous vient d’Allemagne : « Faut-il obliger les hommes à faire pipi assis ? » Je vous livre brièvement l’enjeu, éminemment politique : « L’homme n’assume pas les dégâts de sa "dégouttante" virilité. Il en met partout, et qui nettoie, ensuite ? Pas lui, évidemment. Donc, aussi longtemps que la serpillière restera un attribut féminin, les hommes doivent faire l’effort de s’asseoir, pour épargner le carrelage alentour. D’ailleurs, si les machos arroseurs faisaient plus souvent le ménage, la question ne se poserait même pas : ils s’assiéraient spontanément » [8]. Les Allemandes sont donc mis des panneaux d’affichage dans les toilettes : « Messieurs, levez-vous pour vos droits, mais asseyez-vous pour pisser ! » Cette propagande a même été relayée par une société de HLM soucieuse de sauver ses radiateurs de salles de bains, souillées par les projections. Mais, si jusque-là le ton de l’article pouvait laisser espérer un peu de politique ludique dans ce monde de pacotille, le journaliste n’a en réalité apprécié ni l’humour ni de caractère, certes anecdotiques, mais non moins révélateurs, de l’affaire. Aussi finit-il par se raccrocher aux branches du cliché antiféministe, avec la complicité supposée des lectrices : « Ce débat limite grotesque cache mal un féminisme aussi archaïque que revanchard. Car, derrière les prétextes hygiénistes, on devine les grands ciseaux des croisées anti-mecs ». Interprétation aussi surprenante que paradoxale : la guerre des sexes viendrait de celles qui la dénoncent.

Page suivante : « Les violences conjugales touchent deux millions de femmes ».

Mais c’est mon tour. Au bac pour le shampoing, un coup de serviette et me voilà dans les mains du coiffeur qui entame sur ma tête une coupe « à la garçonne », pour reprendre sa formule qui date un peu, au moins des années 1930 [9]. Je ne sais pas si en sortant j’aurais l’air d’un garçon, mais ce qui est sûr, c’est qu’à la caisse je n’en suis pas un : « 180 francs, s’il vous plaît ». Le détail est d’importance : si j’étais un homme, j’aurais payé 120 francs... Voilà qui ne semble émouvoir personne, en tout cas pas mon coiffeur qui, même s’il a bien du mal à justifier la facture, me rappelle tous les mois que je n’ai pas de Y dans mes chromosomes.

Un moment parmi d’autres du sexisme [10] au quotidien, dont on se fout et dont on rit.