Dans l’armée

Des cheveux longs sous les bérets

Un autre point de vue sur la longueur des cheveux

Elles sont militaires sans renier leur féminité. À l’École des troupes aéroportées ou au 5e Régiment d’hélicoptères de combat de Pau, dans les bureaux ou aux commandes de leur engin, l’engagement de ces jeunes femmes est total. Plus qu’un métier, elles vivent une passion.


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Ce jour-là, elle n’a pas levé la visière de son casque. Elle n’a même pas coupé les moteurs de la Gazelle. Les pales de l’hélicoptère hachaient l’air en attendant de décoller de la base de Baden-Baden, en Allemagne. Aux commandes de l’engin, le lieutenant Véronique Abadi attendait l’arrivée de l’autorité militaire dont elle devait assurer le transport. Lorsque ce colonel a pris place, l’hélicoptère s’est envolé, et le chef de bord a adressé quelques mots au pilote. En entendant sa réponse, le colonel a sursauté, un peu surpris : « Mais c’est une femme ! »…

La silhouette enveloppée de kaki, les mèches claires tirées en arrière, le lieutenant Véronique éclate presque de rire au souvenir de l’anecdote. Au 5e Régiment d’Hélicoptères de Combat (RHC) basé près de Pau, en Pyrénées-Atlantiques, où cette jeune femme de 33 ans est intégrée depuis 1999, plus personne ne s’étonne de croiser des cheveux longs ramassés en chignon, ou étranglés en queues-de-cheval, sous les bérets. « La féminisation des armées a commencé depuis longtemps. Ce n’est pas une nouveauté ». Commandant en second du 5e RHC, le lieutenant-colonel Larose balaye les préjugés en quelques mots : « C’est rentré dans les moeurs ». La femme n’est plus seulement cette créature éthérée, magnifiée dans de traditionnels chants d’adieu. Désormais, elle prend aussi les armes. Quelques plaisanteries mal dégrossies, en vigueur dans ces unités masculines, ont depuis été réduites au silence.

Le même parachute dans le dos

A quelques kilomètres à vol d’oiseau, le colonel Jacops, commandant l’Ecole des troupes aéroportées (ETAP [1]), confirme la situation par une image : femmes et hommes sont tenus de réaliser au minimum six sauts par an. « La porte est la même pour tout le monde, chacun porte le même parachute dans le dos ». L’école recense environ 4% de personnel féminin employé dans des métiers assez semblables au civil. Au 5e RHC, le pourcentage monte à 6% parmi 900 personnes : le régiment compte deux femmes pilotes d’hélicoptère. Ici comme là-bas, pas de discrimination, ni de poste réservé. Seules les compétences sont importantes : « Nous n’avons pas de quota ». Les femmes ne sont plus condamnées comme hier à vivre leur destin militaire dans l’humanitaire et le médical. Des figures légendaires, encore révérées par des hommes, s’y sont pourtant forgées : la convoyeuse de l’air Geneviève de Galard reste l’ange de Diên Biên Phu pour tous ceux dont elle a soulagé les souffrances. Bien sûr, quelques bastions ne sont pas encore tombés pour les femmes : sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, légion étrangère et gendarmerie mobile (maintien de l’ordre). Ils n’empêchent pas les troupes féminines de prendre du galon. Le colonel Jacops en veut pour preuve le détachement d’infirmières parachutistes féminin (DIPF), créé en 1981 à l’initiative de Charles Hernu, et engagé à Beyrouth en 1984. L’Etap a joué son rôle dans cette évolution : en septembre 2000, l’école a formé et breveté la première femme chuteur opérationnel, intégrée dans les rangs de la gendarmerie. Le colonel insiste : « Elle a passé tous les tests, sans dérogations ». Sans non plus y perdre son âme. Les sous-officiers et officiers de l’Etap et du 5e RHC s’y refuseraient également. « Nous sommes des femmes, pas des caricatures. Nous les refusons », prévient le sous-lieutenant Magali Barbier, 29 ans, les yeux pétillants sous les boucles brunes. L’officier-juriste de l’Etap trouve un même écho au 5e RHC : « On ne demande pas à un militaire féminin de se prendre pour un homme. Nous sommes femmes et militaires », insiste à son tour le maréchal des logis chef Laurence Gagnolet, le regard bleu sous les cheveux sombres disciplinés en queue-de-cheval. « Les deux ne sont pas incompatibles ».

Sortir de la monotonie

Leur engagement mûrement réfléchi le prouve. « Je vis une passion », s’enthousiasme le lieutenant Véronique Abadi. Enfant, elle rêvait d’exercer un métier en relation avec l’aéronautique. Le hasard la met en contact avec l’armée alors qu’elle n’est encore en première. Son bac en poche, elle intègre l’armée en janvier 1986. Depuis qu’elle a soufflé ses dix-huit bougies, sa mère a compris que « ça ne lui passera pas ». Le lieutenant sourit : « Aujourd’hui, elle est heureuse et très fière ». La mince silhouette glissée dans sa combinaison de vol, le maréchal des logis chef Laurence Gagnolet, 30 ans, partage cette passion de l’aéronautique. Elle a surtout succombé au « style de vie de l’armée. Ce métier permet de sortir de la monotonie. On ne sait jamais de quoi demain sera fait ». Missions de surveillance au Kosovo, de reconnaissance en France, transport d’une autorité… « Une journée militaire ne ressemble à aucune autre ». Les deux jeunes femmes acceptent les contraintes de cette vie : elle leur impose une grande disponibilité et hypothèque, pour l’instant, les chances de fonder un foyer stable. « Dans les unités opérationnelles comme la nôtre, il serait difficile de refuser les missions parce que le mari et les enfants attendent », soulignent les deux pilotes du 5e RHC. Les prises d’armes, les permanences, les vols de nuit, les missions... Certains de leurs proches dénoncent « des sacrifices ». « Des choix », revendiquent les soldats, persuadées qu’un jour, elles pourront corriger le tir.

Elles côtoient d’ailleurs des femmes pilotes en école, qui assument vie professionnelle et familiale : leurs missions sont prévues deux mois à l’avance, ce qui leur permet de s’organiser plus facilement. A l’Etap, les jeunes femmes se heurtent moins à ces difficultés, propres aux régiments partant en opération. Elles partagent malgré tout une même motivation : « Je voulais tenter une expérience pas commune », lance le sous-lieutenant Magali Barbié. Titulaire d’un DESS de droit fiscal, elle a pour fonction d’aider les militaires dans la résolution de toutes les difficultés juridiques rencontrées dans le monde civil. L’activité professionnelle, assez semblable au civil, lui convient.La mentalité militaire l’a d’abord surprise, puis conquise : « On me demande de me dépenser physiquement. Dans les cabinets d’avocats, on me demandait seulement un dépassement intellectuel… »

Pas que des poètes

Au 5e RHC, le lieutenant Véronique Abadi acquiesce : « C’est un métier très valorisant ». Chargée de l’encadrement, elle constate avec fierté la progression de ses élèves : « On amène les gens à donner leur meilleur d’eux-mêmes. On veut les pousser à l’excellence, afin qu’ils s’épanouissent le plus possible ». Cheveux fins ramassés en tresses, le caporal Natacha Fulleda a intégré cet esprit sportif avec talent : cette jeune maman d’un bébé de six mois a déjà repris l’entraînement au sein de l’équipe de cross de l’Etap. Elle a troqué son emploi dans la restauration pour un autre dans la comptabilité, plus adapté aux rythmes de son enfant : « On peut changer dans l’armée. C’est un avantage ». Elle est entrée dans le rang en demandant à effectuer son service national dans les parachutistes. Son engagement a surpris sa famille, et surtout ses frères, qui n’avaient pas fait l’armée. Elle éclate de rire : « C’était un peu un renversement des valeurs ». Seule femme de sa compagnie, elle en devient presque la mascotte. Les soldats lui parlent, se confient, étouffent jurons et mots grossiers : « Pourtant, il n’y avait pas que des poètes… », se souvient-elle, un léger sourire toujours sur les lèvres.

Se raser la tête

« Dans l’armée, les rapports hommes-femmes sont les mêmes que dans n’importe quelle entreprise », confirme Christine Michel, 33 ans, sergent-chef adjoint du bureau de communication et relations internationales. Cette jeune femme polyglotte s’est engagée après un BTS de secrétaire de direction. Un goût prononcé pour le parachutisme sportif, des contacts noués avec des militaires qui pratiquaient l’activité dans l’armée ont décidé de son avenir en kaki : elle a demandé sa mutation, après cinq ans passés au Ministère de la Défense. Sans sacrifier ses longs cheveux blonds… Au 5e RHC, les jeunes femmes pilotes s’esclaffent en se rappelant la question naïve d’un béotien : il les plaignait presque d’être obligées de se raser la tête… D’autres compatissent en évoquant la discipline. Elles relativisent : elle est obligatoire dans cette communauté de 900 personnes, partageant un petit territoire. Leur journée de travail terminée, elles quittent la base pour rejoindre leur maison à l’extérieur du 5e RHC. Elles changent leur « babygros », le surnom donné à leur combinaison de vol, pour des vêtements civils, vont faire leurs courses, s’adonnent à la randonnée en montagne…

Donner sa vie pour la nation

Il reste pourtant difficile pour elles d’oublier leur engagement. Surtout lorsqu’il met en jeu la vie et la mort. Chef de patrouille d’une escadrille anti-char, le lieutenant Véronique Abadi peut être amenée à tirer des missiles « Hot », même si c’est l’arme du dernier recours. Elle sait qu’elle peut tuer et emploie le mot sans euphémisme. « Je le ferais. Mais au retour, je me poserai des questions. On ne sort pas indemne d’une opération comme ça ». Elle a déjà imaginé cette scène : « Il faut avoir mené cette réflexion, la garder dans un petit coin de la tête, pour être prête et avoir tous ses moyens si un jour c’est nécessaire ». Depuis l’école militaire, elle mesure les conséquences extrêmes de combat : « Etre amenée à donner sa vie pour la nation, pour combattre. On peut aller jusque là : perdre la vie ». Sa réflexion a mûri depuis décembre 1990. L’escadrille de Compiègne, à laquelle elle appartenait, a été désignée pour partir dans le Golfe. « Nous avons besoin de vous », lance son supérieur en lui accordant un délai de réflexion jusqu’au lendemain. Elle n’a pas longtemps hésité : « Mon escadrille partait, je partais avec elle ». Finalement, le départ des militaires féminins est annulé par décision supérieure. En assistant au départ de son escadrille, Véronique ressent un sentiment de malaise et d’injustice. La mesure discriminatoire a été quelques années plus tard abolie : en 1996, elle s’envole pour la Bosnie, juste après les accords de Dayton. « Les mentalités ont évolué », sourit la jeune femme. De plus en plus de militaires, pères de jeunes adolescentes, viennent lui demander des renseignements sur son parcours, pour renseigner leurs filles qui veulent devenir pilotes… « Dans l’avenir, il y aura des femmes à des grades plus élevés », prophétise le colonel Jacops à l’Etap. Qui sait… Un jour, ce sera au tour des pilotes d’hélicoptère d’être surpris : lorsqu’ils découvriront que l’autorité militaire qu’ils transportent… est une femme…