Poèmes & extraits

Est-ce moi, là, ma loque chevelue aux pieds ?

Extrait de L’ortie, d’Arielle Caisne.

Les enfants jouent au ballon dans une cours de récréation.


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Je ne sais pas jouer au ballon. Je préfère mes trois pelotes, que je lance contre le mur. Seuls, les bras se risquent, pas le corps. Aujourd’hui, mes camarades insistent : « Mais viens donc avec nous, tu restes toujours seule. On va t’apprendre ! Tu verras, c’est très amusant… »

Je me suis laissée entraîner. Mais ce ballon me désoriente. J’hésite. Je cours en zizag, comme un prisonnier qui détale avant d’être fusillé. Le projectile arrive droit sur moi. Gauchement, je me penche. La trajectoire de la balle, entre ciel et terre, décapite mon postiche qui s’étale au sol comme une flaque. Un vent glacé musarde sur mon crâne tout nu. Est-ce moi, là au milieu de la cour, ma loque chevelue aux pieds ?

Le jeu se pétrifie instantanément. Des regards se fixent, d’autres se détournent. Un frisson parcourt la récréation. La vie se fige. Le temps ne bouge pas. En face de moi Fabienne, qui m’a lancé le ballon, a poussé un cri, Fabienne aux longs cheveux de soie glissant dans mon dos. Ils ne tiennent pas bien, les miens. Ils tombent. Ils sont en train de boucler par terre. Complètement hébétée, je ne songe pas à faire cesser le scandale, puis je n’ose pas, puis je ne peux pas. Ma honte, ma nudité, ma plaie ouverte me paralysent.

Bon, je dois pourtant me baisser, ramasser mes cheveux d’emprunt devant tout le monde. Cela s’éternise. Il va bien falloir remonter à la surface des autres. C’est fait. Je me recoiffe de mon lamentable chiffon à poils. J’enfonce ma prothèse. Je la rattache sur la nuque avec l’élastique et l’agrafe. Je la cale derrière les oreilles. Mes gestes s’exécutent, décomposés comme dans un film au ralenti. Arrêt. J’ai l’impression de ne pas souffrir du tout. Ce n’est rien. Un tout petit incident. Je ne vois personne. Tout le monde a vu.

Le jeu reprend sans ardeur, pour faire semblant. Le temps est toujours là, en panne. Fabienne mouche son nez très fort. « Ne pleure pas, ce n’est pas grave. Ça ne fait pas mal… Ils repousseront mes cheveux. Tu as peur de moi ? Tu vas rester mon amie ? »

Enfin, la sonnerie.

Toute mon enfance, de l’école au collège, j’ai porté le calvaire de ma calvitie, de ma différence. J’étais à ce point échevelée de souffrance que mes cheveux tombaient à chaque automne.

Et, à onze ans, un couronnement… J’ai été complètement chauve ! Chauve !! Chauve !!!

Ma tête sans espoir, bosselée, luisante. Affublée d’une perruque qui gratte. La difformité grosse comme un éléphant qui barrit dans un corps de fillette.

Personne n’a entendu hurler ma souffrance muette !

On m’a traînée chez les grands spécialistes qui constataient benoîtement que je « perdais mes cheveux », prescrivaient des traitements éclairés et souvent contradictoires, toujours très douloureux. L’un m’a brûlé le crâne à la neige carbonique. Un autre m’a décapé la peau au phénol. J’ai servi de cobaye pour des injections de cellules fraîches dont je sortais pantelante. De pures tortures pour un corps souillé. J’ai enduré. Une psychologue a déduit de mes dessins que je mangeais mes cheveux.

Je suis restée tondue dans le cœur, dans le sexe. Mon image s’est enfuie.

Pourquoi a-t-il mordu ma vie ?

Le silence flotte comme un soupir.