Poèmes & extraits

Et mes cheveux, pourquoi je me les suis rasés ?

Extrait de Eurydice ne répond plus


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Un peu plus tard dans l’après-midi, je me suis rendu chez Sandrine, une aide-soignante, qui avait la veille présenté sa démission à Cécile. Son cas m’intriguait. De toutes ses collègues, elle paraissait la plus décidée, la plus accrochée, et jamais on aurait pu penser qu’elle envisageait de quitter le centre Sainte-Anne [1] à la naissance duquel on l’avait associée dès ses origines.
Sandrine a vingt-six ans. Elle porte les cheveux coupés en brosse et s’est fait percer l’une de ses narines pour y accrocher une petite topaze. Le petit deux-pièces dont elle m’impose la visite ressemble à un salon de coiffure avec cette masse de photos d’acteurs aux murs. Je remarque qu’elle a un faible pour Richard Gere mais je refuse le verre de vodka qu’elle boira à ma place.
D’un mot, elle définit son métier au centre : nursing. Comme elle a l’accent du pays, la syllabe finale prend des allures de descente de lit.
Ça m’amuse et ça apaise ma mélancolie.
Elle est lancée.
Si elle a choisi ce service bien particulier à l’intérieur de l’hôpital, c’est pour en finir avec le sentiment d’inutilité. À dix-huit ans, elle était shampooineuse [2] — bien vu, Lasalle [3] —, et ça ou rien, c’était du pareil eu même, alors, aide soignante, au moins, ça avait un sens ! En plus, les comateux, c’est comme les enfants, « Donne-moi la main, assieds-toi, tiens bien ta cuillère, etc. »
Elle dit tout le temps « avec eux », comme s’il n’y avait que des hommes autour d’elle.

Elle dit aussi : « Il faut remettre les bases en place. On repart de zéro. C’est crevant, mais c’est super. On devient soi-même plus grand. »
Elle dit encore : « Plus le temps passe et mieux on les gère... Au début, on est trop proches, après, on prend davantage... non... un tout petit peu plus de recul. »
Dans les premiers mois, lorsqu’elle avait terminé da journée, elle ne parvenait pas à oublier ses malades. Pendant les week-ends, elle téléphonait pour savoir comment ça se passait. C’était pesant. Elle ne pouvait même plus faire l’amour. Avec le temps, et au bout de quelques échecs, elle a appris à se protéger. Elle y pense encore, mais ne téléphone plus. La merde, c’est qu’elle est seule maintenant.
Lorsqu’elle se penche par-dessus la petite table de verre autour de laquelle nous nous sommes assis sur des poufs, je respire son parfum. Du jasmin. Du pousse-au-cul, disait Jérôme dans les rues de Carthage.
Elle reprend, puis elle s’interrompt...
Tout de même, pourquoi je ne lui pose pas de questions sur les raisons de sa démission ? s’étonne-t-elle.
Je me tais.
Elle est forcée d’enchaîner.
Ce qui est difficile au centre, c’est de donner, donner, sans jamais rien recevoir.
Elle exagère, car il arrive qu’elle se paie des bonheurs pas possibles. Tu entres comme tous les jours dans une chambre et, comme tous les jours, tu dis : « Regarde-moi. Si tu m’entends, cligne des yeux. » Et crac, un beau matin, il répond à ton appel. Tu recommences : « Tu as bien compris ce que je t’ai dit ? Cligne encore des yeux. » Il te le refait ! Alors, là, tu sors dans le couloir et tu appelles toutes les copines : « Venez, venez, ça y est, il est revenu ! » Et, crois-moi, on n’est pas des magiciens.
Qu’est-ce que c’est que ce masculin ? lui dis-je. Pourquoi pas des magiciennes ?
Silence, et puis : « Et mes cheveux, pourquoi je me les suis rasés ? »
Elle baisse la tête ; sa nuque sur laquelle court un fin duvet blond appelle le couteau.
J’attends sa réponse, qui tarde à venir.
Peut-être, hasarde-t-elle, qu’à force de voir des mecs au tapis, on finit par leur piquer ce qui leur fait défaut.