Vos témoignages

J’voudrais ne pas avoir de cheveux

Attention, je mords !

En voyage, y’a kekes années, je m’étais rasé le crâne. Jamais été aussi bien. Jamais on n’a tant jasé sur ma personne, jamais on n’a pas su autant me cerner d’un coup d’œil dans la rue.


Partager cette page :

  • Envoyer cette page par courriel
  • Imprimez cette page

J’n’écris plus depuis avril. Plusieurs d’entre vous me l’auront fait remarquer depuis un certain temps. Souvent, pourtant, je m’assieds devant l’écran et j’attends, j’attends. Rien ne vient, il me semble ne plus avoir à dire, être vide et paisible pour une fois dans ma vie. Y’a aussi que j’ai eu des problèmes d’accès. J’ai continué d’écrire, mais pour moi seule, plume et encrier à la main. J’crois pas jamais réécrire ça ici, du fait que je l’ai fait pour moi et moi seule. Peut-être en avais-je besoin. Peut-être changerais-je d’idée demain.

J’ai tout régurgité, tout recraché et pour une fois, je peux laisser aller, me reposer. On me demande ce que je fais de mes journées, on me demande où je suis, en Afrique, en Angleterre, en France… Je suis ici, je suis là, avec moi. Je fais cela, je fais… je ne sais.

L’Afrique circule dans mes veines, j’essaie de me saigner. Je rêve de Sénégal, je rêve de soleil, de chaleur qui ne soit pas écrasante, épuisante, écœurante. Je rêve d’océan salé, de vagues déferlant de toutes les forces ramassées de la mer sur une plage aussi longue que le pays, je rêve de me perdre dans le sable, de m’y plonger les mains jusqu’aux coudes, de le toucher, le laisser glisser entre mes doigts comme si chaque grain était une minute, une heure, une journée, maîtresse du temps, maîtresse de la vie. Je rêve d’immenses coquillages, de pieds léchés par l’incessant va et vient
d’une mer forte et palpitante.

Je rêve. Je ne peux plus arrêter, mon esprit est hanté, habité. J’ai pourtant tout rangé, photos, habits, souvenirs. Ça sent l’Afrique dans mon armoire, l’encens, le sel, le poisson, les épices, les fruits, la mer. Ça sent… j’ai fermé la porte.

J’ai arrêté d’écrire pour ne pas y retourner, pour m’y arracher. Je savais que j’allais en parler si je m’accrochais au clavier. Et voilà, c’est fait.
Je ne veux plus y penser, je ne veux plus y rêver. Je suis ici, ma vie aussi. Les deux sont tellement opposées, lointaines, incongrues. J’ai peine à trouver le fil conducteur, que je reste là à m’étourdir de jardinage et de pelouse verte, de magasinage [1] et de papotage. Ne me le reprochez pas en disant que ce n’est pas moi, il faudra se faire à l’idée que si je le fais maintenant et que je suis capable de l’assumer, il semble que je doive en avoir une partie quelque part. Ne me reprochez pas d’être faible, je suis humaine. Ne me reprochez pas de ne pas savoir quoi faire, je n’ai pas la science infuse.

J’fumerais bien une clope mais j’ai arrêté. Ouais. Bonne fifille.
J’recommence à m’entraîner dans une semaine. Bobonne fifille.
J’me suis pas coupé les cheveux comme j’en avais envie. Encore meilleure
fifille.

J’voudrais ne pas avoir de cheveux. Allez savoir pourquoi. En voyage, y’a kekes années, je m’étais rasé le crâne. Jamais été aussi bien. Jamais on n’a tant jasé sur ma personne, jamais on n’a pas su autant me cerner d’un coup d’œil dans la rue. On hésitait, mode ou rébellion, acceptable ou non. Comme ça, d’un coup de clipper [2], j’ai changé tout ce que les gens peuvent penser, déstabilisé les idées toutes faites des gens que je croisais chaque matin, remis en question celles de mon patron. [3] Imaginez donc ce qu’on pourrait
faire avec un peu plus…

La porte vient de se refermer en bas. Quelqu’un vient d’arriver. J’ai pas envie de socialiser aujourd’hui. C’est le problème quand j’écris. Ça me plonge dans ce genre d’état qui fait de moi une morte-vivante. C’est peut-être la raison qui me fait m’éloigner de mon écran et tant hésiter à y revenir. J’peux plus. J’peux plus vivre comme cela.

J’arrête les pilules. J’en ai marre. La tornade depuis tout ce temps enfermée et barricadée, encabanée, sort parfois de son enclos. Forte, je le suis, encore plus dans ces moments. Immensément forte, imperturbable, inapprochable, froide, inatteignable. D’un coup d’œil je mortifie, d’un serrement de dents je fais taire. Silence nécessaire. Puissance et soumission. Dégoût et rejet. Vitesse et efficacité, pas de pardon pour l’ignorance et l’impertinence, je leur tranche les idées en quatre et leur boucle le clapet en deux. Agressive, prompte, incontrôlable. Je grimpe sur vos têtes en un temps deux mouvements et vous écrase du gros orteil en regardant le ciel. Ceci dit, je ne fais qu’y penser, jamais vous ne me verrez sur la tête frisée de la grosse dame achetant douze lotos 6/49, 15 avec extra et 3 sans, le reste, elle le sait pas, encore moins sur celle du moron échevelé et édenté qui lorgne dans mon décolleté avec les yeux d’un porc mûr pour l’abattoir. S’il savait. Jamais non plus sur cette caissière lente et ridicule, pavanant son air bête et son derrière d’anglophone derrière son comptoir, maîtresse de SA caisse et de MON temps. Je blanchis, me cloue les pieds au sol (au cas où), serre les dents et sors mon regard tranchant en espérant qu’il blesse plus que le ferait une arme, plus qu’un coup de poing dans les parties (celles du porc), espérant qu’il détruise ce qu’il voit, qui anéantisse une race d’ignobles animaux se proclamant supérieurs et de surcroît intelligents et, le comble, le croyant.

Espérant que d’un coup d’œil ces idiots redeviennent poussière et que d’un coup de Swifer Jet, je les aseptise. Je mordrais n’importe quoi au sang, mes doigts, ma lèvre inférieure pour calmer la tempête, mais elle est forte. Elle trouve sa force dans ces immondes personnages, dans les yeux de porcelet de cet homme, dans le regard vide de cette femme, dans celui, buté, de la caissière. Bienvenue chez Walmart [4].

Et c’est pas fini. Y’a les gros voisins avec leurs 40 enfants braillards qui veulent se baigner mais qui veulent pas se mouiller, la bonne femme d’en face avec ses 300 chars et sa remorque en ruine garée depuis des mois devant chez moi. Trop laide pour qu’elle la garde devant chez elle, probablement. Les chiens saucisses sur l’heure du souper, les gazons verts, les idiots qui les arrosent alors qu’il a plu toute la putain de nuit, la télé de l’autre voisine qui se berce devant à la journée longue, les tites grenouilles en plastique qui croassent quand tu passes devant, les bébés qui braillent, les enfants qui gueulent, les bébés qui braillent, encore. Escalade directe au sommet de la colère, de l’intolérance, du dégoût, du mépris. Je verdis, je sacre, je m’enferme dans ma chambre bordélique et écoute Janis [5] me raconter un départ en avion, l’écoute à tue-tête et je pense à l’Afrique. Et voilà, on recommence.

Je sombre alors dans une torpeur magique, un trou sans fond, je bascule, je perds pied. Je pleure. Des heures durant. J’ai honte de moi-même, je me déteste, toute cette rage que je vous aurais garoché au visage et que j’ai gardé pour moi me rentre dedans à pleine vitesse. Je m’auto-détruis. Je pleure. Je m’endors. Et là, seulement là, je peux dormir. Épuisée, vidée, je dors d’un sommeil sans rêve, sans cauchemar, sans réveil fréquent. Je me réveille calme comme la mer après l’ouragan, les yeux paisibles et le cœur à nouveau prêt à voir le monde.

Janis, j’t’adore.