Vos témoignages

L’homme au béret


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Il y a quelques temps, à Saint-Jean-de-Luz, on m’a offert un béret. J’ai pensé : « Porter ça, moi ? Jamais ! » Un béret, en France, et en 2001… Je ne suis pas mon grand-père. Le béret rejoindrait dans un placard lointain ces cadeaux de fin de partie qu’on fait par manque de cœur ou d’imagination : la grue en porcelaine ou les derniers livres des trafiquants internationaux de belles âmes, du genre Coelho-Le Clezio. Il rejoindrait dans l’antimite les bérets pyrénéens et le fantôme de mon grand-père.

Je l’ai pourtant mis un jour, ce béret, et aussitôt, que ce soit dans la rue ou chez les gens, il s’est passé quelque chose de curieux : un signe m’a recouvert et m’a comme dévoré. Depuis, je suis devenu mon béret dans le regard des autres. Il signifie pour eux des traditions, des images, des souvenirs, des personnages qui m’échappent et qui sont plus fort que moi. Porter un béret rend vite modeste. On se distingue, mais pas comme on voudrait. Vertu philosophique du béret : sous son signe, on n’est jamais « soi-même », cette chose si profonde qui n’existe pas, mais toujours un autre, et même une caricature d’autre. Chaque regard rappelle à celui qui le porte qu’on ne joue pas impunément avec les signes. Le béret le domine, le dissout, dans une série de figures et de symboles. Il lui fait un destin. Les références sortent du béret comme les lapins d’un chapeau magique ; mais qui est le magicien ? L’imaginaire social et le publicitaire. Le porteur du béret est pris dans ce contexte. Il devient malgré lui « l’homme au béret » : une sorte de tableau de la fin du XVIe siècle où tout fait signe, et où, littéralement, le sujet ne s’appartient plus.

Par orgueil, par plaisir, par esprit de contradiction, et aussi par masochisme, j’ai alors décidé de ne plus quitter mon béret, comme pour dire : « je ne suis pas un béret. Je suis un homme libre ! » J’étais naîf comme le héros du Prisonnier : mais le béret étouffe heureusement très vite ces illusions de liberté. En regardant flotter sur ma tête cette longue et souple galette de feutre noir, ils sourient ; commentent ; m’interpellent dans la rue ; me montrent du doigt ; m’insultent parfois. Quelle expérience !

On nous dit que le monde est ouvert et plus libre que jamais, mais moi, avec ce petit signe de rien sur la tête, j’ai soudain l’impression d’être un travelo dans une petite ville de province vers 1950. En réalité, je ne suis plus : je « fais ». C’est comme ça, aujourd’hui : on « fait » toujours quelque chose ou quelqu’un. On "fait" vendeur, ou agent de change, ou pute de luxe, ou rappeur, ou de Niro dans Casino, ou Pacino dans Scarface, ou Gap, ou Naf Naf, Ralph Lauren, Zara ou Blanc Bleu. Il est interdit de montrer des marques à la télé, mais on ne pense qu’à ça et on ne « fait » plus que ça. La ville de province s’est agrandie, elle est planétaire et pleine de références, mais c’est toujours une ville de province : étouffante, hypocrite, hantée par ses frustrations et ses agents de contrôle social. Sous le signe du béret. Pour les uns, je « fais » bien sûr ringard, ou comme on dit parfois : français de chez France. Mais cette réaction est rare : la référence au béret-baguette est commune et trop évidente. Les gens veulent être flattés, et comme distingués, par les clichés qu’ils emploient. Ils veulent du cliché culturel, historique, original. Ils veulent du béret second degré. Selon les cas, les cultures et peut-être les sentiments qte j’inspire, je « fais » donc collabo (le béret de la Milice sous l’Occupation) ou résistant (le béret des FFI à la Libération), indépendantiste basque (le béret régional) ou Che Guevara (le béret internationaliste, dont la forme est pourtant différente). Pour certains jeunes, je « fais » plutôt Justin Bridou : le paysan de France, dans la pub pour le produit du même nom, en porte un. Mais pour eux, cette pub ne renvoie pas le béret au terroir : ils ne connaissent pas ce symbole. La pub ne renvoie qu’à elle-même, elle est un monde autonome. Le béret, pour eux, est une invention des saucissons Justin Bridou.

Coiffé de tous ces clichés, je pars, tête lourde, en voyage à Moscou. On est en février. Il fait là-bas entre 0°C et - 25°C. Moscou devient alors la ville des chapeaux. De toutes les formes, de toutes les couleurs, et de toutes les fourrures. C’est une ville animale et monumentale, mi-béton, mi-castor. J’ai emporté mon béret. Mais il fait si froid que je décide d’acheter une chapka avec ces oreilles de fourrure qu’il n’est pas question, pour un Russe, de rabattre au-dessus de - 20°C. J’en parle à de jeunes Moscovites : « Ah ! Oui ! me disent-ils. Tu veux la chapka des vieux, des flics, des imbéciles ! Nous ne portons jamais ça. Nous préférons les bonnets. » La chapka est en Russie ce que le béret dut être en France vers 1950 : elle symbolise à ce point la tradition, la moisissure et le pouvoir, que les étudiants préfèrent marcher nu-tête. En revanche, ils aiment mon béret. Pour certains, il « fait » français, mais sans le côté Pétain-baguette : le folklore, oui, mais sans le poids des références. Pour la plupart, il « fait » peintre, comme au XIXe siècle. Pourquoi pas ? Il n’est jamais désagréable pour un journaliste d’être pris pour un artiste — surtout à si peu de frais. Les photographes en savent quelques chose : ils ont souvent récupéré cette tradition « bohême » du béret, comme pour signifier qu’ils sont des artistes manqués ou arrivés trop tard. Le béret, chez eux, n’est pas seulement une mode. C’est un écho. Il porte la nostalgie de l’art qu’il voudraient prolonger. Sous le béret, regardez le photographe, et vous verrez le fantôme d’un peintre. Je suis rentré de Moscou avec mon béret et, tout de même, une chapka.

Je suis surtout rentré avec l’idée que de toute façon, on « fait » toujours quelque chose ou quelqu’un. J’ai accepté les rôles imprévus, envahissants, brutaux, le vieux français, le guevariste, le milicien, le résistant, le combattant républicain pendant la guerre d’Espagne, l’artiste-peintre, Justin Bridou, etc. Mon béret basque est leur auberge espagnole. Entrez, entrez ! Je n’existe plus, et tant mieux.