Vos témoignages

La fille au crâne rasé


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Il y a quelques temps, à Sète, un coiffeur m’orna le crâne d’une coupe ratée. Ce n’était certes pas le premier, car il n’est pas bien difficile de rater ma coupe de cheveux : ceux-ci me poussent frisés, et c’est à croire que les coiffeurs n’ont appris à couper les cheveux que raides, sages et lisses, puisqu’ils se fendent souvent, après le dernier coup de séchoir, d’un « mince, c’est plus court que ce que je pensais ! » Qui ne sait pas qu’un cheveu frisé est plus long mouillé que sec ? qu’en séchant il se rétracte comme un ressort qu’on lâche, et paraît plus court ? Les coiffeurs !

Gentiment certains proposent alors de faire une couleur, comme si la couleur pouvait dissimuler la chose qu’il ne convient plus d’appeler coupe. J’ai pensé : « coupe trop courte, couleur cache-misère, style trop con, tout ça, tout ça, trop chiant : rater pour rater, autant couper moi-même ! » Les salons de coiffure, je n’y mets plus les pieds.

Quelques mois passent encore et ma position se radicalise : « tant qu’on y est, autant tout raser ! » Je n’aime pas faire les choses à demi. Adieu donc cheveux, shampoings, après-shampoings, brosses, pinces, barrettes, ciseaux, coupes, coiffeurs, coiffures et emmerdements. Un crâne rasé en France, et en l’an 2000… ce n’est même pas si audacieux, puisque, coïncidence arrangeante, c’est la grand mode. Je ne suis pas ma grand-mère. On ne risquera pas de me prendre pour une tondue d’après-guerre.

J’ai donc saisi une tondeuse et aussitôt, que ce soit dans la rue ou chez les gens, il s’est passé quelque chose de curieux : un signe m’a recouverte et m’a comme dévorée. Depuis, je suis devenue « la fille au crâne rasé » : je ne suis plus qu’un crâne ras dans le regard des autres. Il signifie pour eux des révoltes, des images, des souvenirs, des personnages qui m’échappent et qui sont plus forts que moi.

Porter le crâne ras rend vite modeste. On se distingue, mais pas comme on voudrait. Vertu philosophique du crâne ras : sous son signe, on n’est jamais « soi-même », mais toujours une autre, et même une caricature d’autre. Chaque regard rappelle à celle qui le porte qu’on ne joue pas impunément avec les signes, les symboles, surtout ceux de sa propre féminité. Le crâne ras la domine, la dissout, dans une série de figures et de symboles. Il lui fait un destin. Les références sortent du crâne ras comme les lapines d’un chapeau magique. Mais qui est le magicien ? L’imaginaire social, l’inconscient collectif. Relayés par le publicitaire. Celle qui porte le crâne ras est prise dans ce contexte. Elle devient malgré elle « la fille au crâne rasé » : une sorte de cliché fin de siècle, où tout fait signe, et où, littéralement, le sujet ne s’appartient plus.

Par orgueil, par plaisir, par esprit de contradiction, j’ai alors décidé de ne pas laisser les cheveux repousser, comme pour dire : « Je ne suis pas une tondue. Je suis une femme libre ! » J’étais naïve, je croyais choisir : mais la tonte étouffe heureusement très vite ces illusions de liberté. En regardant la peau nue de ma tête, ils s’arrêtent ébahis, sourient, commentent, m’interpellent dans la rue, me montrent du doigt, m’insultent parfois, m’embrassent. Quelle expérience !

On nous dit que le monde est ouvert et plus libre que jamais, mais moi, avec ce petit signe de rien sur la tête, avec rien, justement, la tête nue, libre, dégagée, j’ai soudain l’impression d’être une femme à barbe échappée de sa cage de foire, perdue dans les rues d’une ville de province étriquée : Paris. Yes.

En réalité, je ne suis plus : je « fais ». C’est comme ça, aujourd’hui : on « fait » toujours quelque chose ou quelqu’un. On « fait » écrivain, ou plombier, ou vendeuse, ou femme au foyer, ou secrétaire intérimaire, ou active woman, ou Geena Davies ou Susan Sarandon dans Thelma et Louise, ou Sandrine Kiberlain dans le Septième Ciel, ou Sharon Stone, ou Gucci, JPG, Diesel, ou Lolita Lemptika ou Calvin Klein. Il est interdit de citer nommément une marque à la TV, mais on ne pense qu’à ça et on ne « fait » plus que ça. Le village de province s’est agrandi, il est global, planétaire et plein de références, mais c’est toujours un village : étouffant, hypocrite, médisant, hanté par ses frustrations et ses agents de contrôle social. Sous le signe de la tonte.

Pour les uns, je « fais » bien sûr rebelle, skinhead. Mais cette réaction est rare : la référence au skinhead [1] est commune et trop évidente. Les gens veulent se distinguer par les clichés qu’ils emploient. Ils veulent du cliché culturel, historique, original. Ils veulent du crâne rasé second et énième degré. Selon les cas, les cultures, et peut-être les sentiments que j’inspire, je « fais » donc goudoue — la coupe courte des féministes, des lesbiennes en colère, des camioneuses, qui refusent leur féminité et les attributs qui la signalent —, adolescente attardée — « j’fais c’que j’veux avec mes cheveux et merde à papa-maman et à la société, areu, areu ! » —, travelo — « elle/il a oublié sa perruque ! » + androgynie soudaine du crâne ras, garçonne qui transgresse les genres —, pute ou porno star — la chevelure par défaut qui fait fantasmer : une blonde ? une rousse ? + la peau mise à nu du crâne => est-elle rasée intégralement ? —, grande malade — cancéreuse en pleine chimio ; ou malade qui s’assume et sort sans perruque ; le cancer n’est plus une honte —, martyre — Jeanne d’Arc, tondue d’après-guerre, déportée d’Auschwitz —, illuminée — nonne tondue à son entrée dans les ordres, Sinead O’Connor, ou encore bouddhiste, minimalisme, zen —, et plus rarement punkette — belle et rebelle, GI Jane, Sigourney Weaver, tank girl…

Pour les plus jeunes, mes contemporains, je « fais » surtout fan de Barthez : le goal des champions, des vainqueurs de la coupe du monde, porte le crâne rasé, que ses co-équipiers embrassent en cas de gros coup de joie, et qu’il exhibe en plein écran dans la pub Mac Do, au risque d’être confondu avec le célèbre petit pain au sésame qui fait le hamburger. Pour eux, Barthez ne renvoie pas à l’agressivité et la violence du skinhead : ils ne connaissent pas ce symbole. La pub ne renvoie qu’à elle-même, elle est un monde autonome. Le crâne rasé, pour eux, n’est que celui de Barthez, semé de graines de sésames, ou embrassé par Zizou.

Pour les vieux, j’évoque immanquablement la maladie, la mort, la guerre, les retours d’Auschwitz, ou les tontes sanctionnant les femmes de collabos. Pour eux, toucher au cheveu, c’est toucher à la vie, à la féminité, à la dignité, au sacré. Seuls sont rasés, pour eux, les religieux, les soldats, les parias, les prisonniers, les pouilleux ou les fous.

Dans le métro parisien - été 2000
Coiffée de tous ces clichés, je pars, tête lourde, en quête d’un travail, m’attendant à essuyer des refus, dans un monde où le conformisme est la moindre des choses. J’avais oublié cela. L’odeur du métro, le matin en allant au travail. Les eaux de toilette, après-rasage, déodorants, parfums. Les toilettes sages et efficaces. Tailleurs, foulards, cravates. Les cheveux, pas encore secs, de celles et ceux qui sont toujours pressés. Comme l’odeur d’un secrétariat d’école un jour de rentrée des classes. Les regards des gens, encore endormis, silencieux, mais sûrs d’eux, comme un lundi. Sûrs de la journée de travail à venir, de leur gagne-pain, de leur vie. Leurs regards rassurés de ne pas me ressembler. Comme si moi, telle qu’ils me voient, je ne pouvais pas, bien sûr que non, c’est impossible, me rendre, comme eux, au travail.

Il fait là-bas ambiance studieuse, jeune, bonne entente. Les bureaux en open-space, la société est bien représentée dans toute sa diversité : mixité, multi-ethnicité. Il y fait si bon travailler que j’ai dès le premier jour renoncé à dissimuler mon crâne sous un foulard artistiquement noué. Les jours passent, je m’étonne de ce que tous feignent de ne rien remarquer, ne m’en soucie bientôt plus, et me concentre sur la tâche qui m’incombe.

Après six mois dans la place, la situation est intenable. Personne n’a posé la moindre question, ni ne s’est enquis de faire ma connaissance, mais le premier, un ingénieur de bonne présentation, m’a donné un coup de coude de connivence dans les côtes : « j’ai été keupon [2], moi aussi ! T’écoute quoi comme musique ? » et sans entendre la réponse, s’est mis à abonder d’éloges pour des groupes OI ! [3] qui me sont totalement inconnus, me recommandant telle piste tant de tel CD. Le second ne me laisse plus prendre de pause cigarette seule et profite de la tranquillité du local fumeurs pour me narrer par le menu les difficultés relationnelles, y compris sexuelles, que son couple connaît. Chaque matin, la secrétaire de direction me confie le détail des relations avec le PDG, alors en pleines négociations avec une firme concurrente, et j’en sais bientôt autant qu’elle sur les dossiers importants, et presque confidentiels, qu’elle gère. Un autre m’apporte chaque soir avant son départ, comme une offrande, un texte mystique récolté sur le Web, tantôt une stance bouddhique, tantôt un haïku…

Bientôt, je connais tous des dessous du service, de la vie privée, des goûts et passions secrètes de chacun de ses membres, sans qu’aucun ne sache rien de moi : je fais office de curé de campagne, de psychologue de groupe, d’artiste marginale, de nonne radieuse ou de pute au grand coeur. Je reçois aussi chaque jour des mails d’un collègue anonyme contenant des images pornographiques d’une créativité et d’une violence que je n’aurais pu imaginer. Chacun trouve en ma présence ce qui lui manquait. Le service n’a jamais si bien tourné. Je ne m’appartiens plus.

J’en suis revenue avec l’idée que de toute façon, on « fait » toujours quelque chose ou quelqu’un. J’ai accepté les rôles imprévus, envahissants, brutaux, la punke, la bouddhiste, la pute, le travelo, le curé, l’artiste, la nonne, la grande malade, la sainte martyre, la rebelle, etc. Mon crâne rasé est leur exutoire, leur confessionnal. Entrez, entrez ! Je n’existe plus, et tant mieux.