Poèmes & extraits

La petite fée blonde

Nouvelle de Florin

Pour une raison qui m’échappe encore aujourd’hui, les filles devaient traverser le réfectoire des garçons pour se faire couper les cheveux dans une pièce annexe.
De fait, elles revenaient le crâne presque rasé.


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« La petite fée blonde est passée, elle est revenue, elle est partie. Je songe au va-et-vient du pinceau de l’artiste, un souffle vibrant, mélange d’or et de noir. J’ai pleuré d’elle. Depuis lors je me suis appliqué à vieillir pour fuir les amours enfantines. Longtemps, j’ai cherché le modèle de la petite fée blonde, je l’ai épousé ; le diable a souri. La mort m’a dit qu’il est parfaitement naturel que ceux qui s’aiment se rejoignent dans le rêve. Nul ne saura jamais le nombre d’amours qu’elle a réconciliées.
Adieu. »

Ce message se trouvait dans une sacoche éventrée le long de la voie ferrée. Margeaix était mon ami d’enfance. « Je cultive mes tares dans le terreau de la société », répondait-il à mes « Salut, ça va ? ». Il possédait un humour noir hors du commun. Nous passions des soirées à rire et à méditer. Il maniait l’art de distiller une franche gaieté qu’il brisait net par un aphorisme des plus tragiques. « Je me fourvoie dans la sérision » (contraction de sérieux et de dérision) disait-il, « je suis né sous le signe du coup de soleil, je me protège ». Je sais ce qui te hantait : la petite fée blonde, tes vagues pulsions d’échec. Je n’osais croire que tu choisirais l’instant de ta mort ; celle du départ de la petite fée blonde.

Margeaix et moi étions ce que l’on appelait des pupilles de la nation. L’orphelinat comptait soixante-seize garçons. Il avait le matricule numéro trente-cinq et moi le trente-six. La loterie technocratique voulut que nous grandîmes ensemble, nous fûmes frères siamois au réfectoire, dans les rangs, au dortoir, en étude et par conséquent nous jouions tous les deux dans la cour de récréation.

De notre enfance ne subsistent que des étincelles sur le carrelage, nées des glissades de nos galoches cloutées, des rires, punitions et gifles ; l’école de la sournoiserie. C’est dans un château que le cauchemar suppléait l’absence maternelle. L’interdit était le maître des lieux. Margeaix voulait être écrivain. Il raconterait cet enfer, un jour, des milliers de pages, m’assurait-il. C’était avant la petite fée blonde. Le temps n’existait pas, une date en haut du tableau noir, rien de plus. Nous avions treize ans. Te souviens-tu, le nombre invraisemblable de bouquins que nous avons lus ? Aux millions d’enfants seuls, sachez que nous aussi, fûmes de méchants adeptes de la torche électrique sous le drap.

Je vous ai dit que nous étions soixante-seize garçons dans une aile du château. Le préau nous séparait des filles. Une cinquantaine de trous bouchés par des fonds de boîtes de conserves cloués sur la cloison prouvaient leur présence. Voie lactée, symbole d’une myriade d’humiliations collectives. C’est par l’un des rescapés du fer blanc que Margeaix léguera sa passion à la petite fée blonde. Les paroles, les mots d’amour fou n’auront pas raison de leur désarroi.

Cela s’est passé pendant le dîner. Celui où le règlement intérieur est le plus terrible. Interdiction de parler à table. Elle a traversé notre réfectoire, encadrée de la directrice et de son adjointe. Dieu, qu’elle était belle avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus. Elle marchait, droite, somnambulique, digne. La garde d’honneur a décollé des bancs, debout, en silence. (Le règlement exigeait de se lever en présence de la directrice).

Margeaix a vu se déplacer une fée, une reine, Marie-Antoinette… Nous connaissions la suite. Ce n’était pas la première suppliciée, mais elle, la petite fée. Non ! Chaque nouvelle orpheline devait se plier à l’un des articles du règlement intérieur, l’hygiène. Pour une raison qui m’échappe encore aujourd’hui ; à moins que ce ne soit par pur sadisme, les filles devaient traverser le réfectoire des garçons pour se faire couper les cheveux dans une pièce annexe. De fait, elles revenaient le crâne presque rasé. Ainsi revint la petite fée, tondue. Contrairement aux autres, elle ne pleurait pas, elle était plus digne et Marie-Antoinette que jamais. Seul son regard s’est trempé d’acier bleu. Margeaix a été foudroyé. La petite fée est passée, elle est revenue.

Le seul moyen d’approcher les filles était de participer à la chorale. C’était l’unique sésame pour accéder à leur bâtiment. Amour fou, la petite fée et Margeaix s’écrasaient la joue contre la cloison du préau. Un rideau de blouses bleues cachait innocemment leur folie. Il a su la convaincre. Il fallait qu’elle chante, ils se frôleraient peut-être, il lui ferait passer le poème qu’il lui avait promis. Je t’aime petite fée.

Ô joie du chant sous surveillance, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. La salle était au rez-de-chaussée à gauche du magnifique escalier aux balustres de marbre. Prisonniers de la surveillante, nous attendions au pied de cette merveille architecturale, en rang, en silence, les bras croisés dans le dos. Règlement. Margeaix, comme nous avait la tête en l’air. Comment faire autrement pour apercevoir les dessous des filles entre les socquettes blanches et les blouses vichy à carreaux bleus et rouges ? Lui il cherchait une étoile.

Le tablier de vichy est tombé du deuxième étage. Il a tournoyé. Un claquement, sec, mat. Elle n’a pas crié. Ce fut la panique. De son oreille droite coulait un filet de sang sur le carrelage. La petite fée est morte.

L’enquête a révélé que suite à une bousculade… Un regrettable accident survenu à dix-sept heures vint et une… le… à… La preuve, on a massacré la rampe de l’escalier d’honneur en la surélevant de grillages métalliques. Six garçons et six filles furent sélectionnés pour meubler les marches de l’église et suivre l’enterrement de la petite fée. Margeaix a tellement insisté que je lui ai cédé ma place.

Il y a peu, il me confiait qu’il lui était insupportable que des adultes continuent à tuer des enfants à coups de règlement intérieur.

A dix-sept heures vingt et une, un train a hurlé dans la campagne.