Les tondues

Les femmes tondues : une mise au pilori sexiste


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Jusqu’à très récemment, les historiens ont eu tendance à réduire l’événement des femmes tondues, le tenant pour un phénomène marginal. Sans doute l’acte de tondre les femmes n’est-il pas propre à la France : déjà, les Allemandes avaient subi ce sort pour avoir couché avec des militaires français occupant la Rhénanie, et des Italiennes ont été traitées de la même façon à la Libération. Pourtant, comme l’a bien montré Alain Brossat [1], ce qu’il appelle « le carnaval des tondues » mérite d’autant plus d’être étudié que la mémoire nationale a jeté sur lui un voile bien oublieux.

Le rituel du spectacle expiatoire a ses constantes : cortèges bruyants de femmes et surtout d’hommes promenant à travers villages, bourgs ou villes des femmes portant sur le front, sur la poitrine, voire sur d’autres parties du corps, tracées au goudron ou à la peinture, des croix gammées et des inscriptions explicites : « a dénoncé », « Collabo », et plus souvent encore « a couché avec les boches ». Les victimes étaient presque toujours à demi, parfois totalement dévêtues. Certaines portaient dans les bras leur enfant. Si elles n’avaient pas été immédiatement tondues, elles l’étaient de façon solennelle, sur une estrade placée devant un bâtiment public, et elles restaient ensuite exposées, comme jadis au pilori.

Cette « coiffure 1944 » était infligée à des femmes considérées soit comme des délatrices, soit comme des « collaboratrices à l’horizontale ». Il a été couramment admis, mais trop vite, que ces dernières étaient en majorité des prostituées, ce qui permettait de supposer que les Françaises (en exceptant Arletty ou Coco Channel, qui avaient pu s’afficher avec un officier allemand), avaient été vraiment peu nombreuses à succomber au charme de guerriers supposés tous blonds. Or, Philippe Burrin [2] peut écrire que « au minimum plusieurs dizaines de milliers de Françaises ont eu des relations avec l’occupant », ajoutant qu’on estime à au moins 50 000 le nombre d’enfants nés d’amours franco-allemandes. Précisons encore qu’il s’agit souvent de femmes de milieux modestes et que, à côté d’un nombre relativement significatif de « demoiselles des P.T.T. », on trouve surtout celles qui, comme elles, ont eu à fréquenter l’occupant en tant que femmes de service.

On affirme volontiers que les explosions de haine à leur encontre ont été brèves et localisées, et qu’elles étaient menées par des résistants de la onzième heure à qui ce zèle purificateur permettait d’acquérir à bon compte une conduite patriotique. En fait, malgré les instructions officielles, des femmes continuèrent d’être tondues jusqu’à la fin de l’hiver 1944-1945. Et ce furent assez souvent des chefs des maquis ou les responsables des Comités de libération qui patronnèrent ces cérémonies expiatoires.

Ces comportements représentent une sorte de défoulement, après la tension insupportable des semaines qui ont précédé la Libération, ils témoignent de l’exaspération de ceux qui avaient vécu quatre années d’humiliation, qui venaient de subir les ultimes exactions de l’occupant et de ses complices français. Ce qui explique que la virulence populaire fut souvent proportionnelle à la violence des derniers affrontements avec la Wehrmacht ou la Milice. La désignation de boucs émissaires a pris alors une tournure sexuée : au trop classique voyeurisme des mâles, s’est ajouté le sentiment plus ou moins confus que ces femmes, qui avaient trahi la France en livrant leur corps, devaient recevoir un châtiment spécifique à leur sexe.

On n’aura garde d’oublier, malgré tout, que, en ce qui concerne celles qui furent accusées d’avoir dénoncé (et les délatrices avaient été nombreuses), cette humiliation leur permit assez souvent, semble-t-il, d’échapper au peloton d’exécution qui attendait les délateurs. Reste que la mémoire officielle préféra refouler l’existence des « tondues ». Ce sont les écrivains et les cinéastes qui ont su évoquer et reconstituer le parcours des malheureuses ainsi mises au pilori. Citons Marguerite Duras et Alain Resnais, dont l’héroïne tondue de Hiroshima mon amour s’explique : « Je devins sa femme dans le crépuscule, le bonheur et la honte. » Et le poème bien connu de Paul Eluard, intégré Au rendez-vous allemand, qui porte précisément en exergue la phrase : « En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu’à les tondre. » Ses six premiers vers en disent long : « Comprenne qui voudra / Moi mon remords ce fut / La malheureuse qui resta / Sur le pavé / La victime raisonnable / A la robe déchirée... »