Poèmes & extraits

Petit bal

Nouvelle de Véronique Olmi


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Elle avait dû danser sur la place. Toute la nuit sur la place du village. Il y avait, accrochées aux platanes, des ampoules jaunes et rouges comme des balles d’enfant lancées trop haut, prisonnières des branches.

C’était la fête au village. L’orchestre jouait ces air de swing à la mode, elle n’aimait pas le swing. (La java, oui, la java, c’était bien. Petite, elle dansait souvent la java : aux 14 Juillet, aux 11 Novembre, à la Saint-Jean aussi, sur cette petite place…)

— Swing ! Swing ! Hé ! Mademoiselle swing ! Swing-swing ?

Louis tournait autour d’elle comme un ressort.

— Swing ! Swing ! Mademoiselle swing ?

Il y eut des éclats de rire, elle crut un instant que les cymbales avaient explosé mais c’était seulement les rires.
La java c’était bien mieux. Petite, elle dansait souvent la java…

— T’es tellement belle, ma petite Marie, que les étoiles en sont tombées du ciel !

Sur les épaules de son père, la java c’était bien mieux. Un soir de noces, sur les épaules larges de paysan, elle avait voulu toucher, jaunes et rouges, les lumières au sommet des platanes.

— Je les veux ! avait-elle dit en donnant des petits coups de talon contre la poitrine de son père. Je les veux !

Mais les lumières étaient aussi loin que le bon Dieu et les saints dans le ciel.

— Regarde Marie, disait son père en serrant dans ses mains rêches les petites chevilles nues, regarde ! T’es tellement belle que les étoiles sont tombées ! Tombées amoureuses ! En plein dans les branches !
— Menteur ! Menteur ! avait-elle pleurniché en lui tirant les cheveux, Menteur ! Les étoiles rouges ça existe même pas !

Il l’avait soulevée en riant, la faisant passer par-dessus sa tête, puis il s’était accroupi au pied de l’arbre et avait assis, fier et plein d’autorité, la petite sur ses genoux.

— Bien sûr que non…, avait-il murmuré comme un grand secret, bien sûr que non les étoiles rouges ça existe pas ! Mais celles-là, Marie, celles-là ce sont des pommes, tu vois ? Des pommes d’amourx remplies de vers luisants ! Et elles brillent juste pour toi, Marie, juste pour toi…
— Encore menteur ! C’est pas des vers luisants, c’est de la lumière ! — et déçue, elle avait posé sa tête dans son cou avec un gros soupir.

Il l’avait prise dans se bras pour la ramener à la ferme ballottée par son père trébuchant sur les pierres du chemin, à moitié endormie déjà, elle l’avait entendu dire :

— La lumière… bien sûr, la lumière… ! Mais l’électricité, c’est une fée ! Une fée ! – et il lui avait semblé que le petit enfant, c’étai lui.

Elle avait dû danser sur la place. Toute la nuit sur la place du village.

— Swing-swing ? Allez, Marie, swing-swing ! cria Louis en la bousculant. Le groupe se resserra autour d’elle, plein de curiosité et d’alcool, c’était un petit groupe de paysans qui avaient envie de s’amuser et en faisant cercle autour de Marie, ils frappèrent dans leurs mains. Elle devait bouger, bouger plus vite au rythme de ces mains, elle le savait, mais son corps était aussi pesant qu’un soc de charrue dans la boue, oui, l’impression de danser dans la boue, c’était cela, l’impression de déraper dans la boue, de s’éclabousser à chaque pas et d’en avoir sur tout le corps et dans la bouche aussi, une boue grasse et visqueuse.
« Ma-rie ! Ma-rie ! » elle les entendait de très loin et pourtant ils étaient tout proches, des visages énormes avec des yeux gris et sans forme, des yeux qui dégoulinaient comme des merdes de canard.

— Chiures ! leur cria-t-elle sans s’arrêter de danser dans la boue. Chiures ! Chiures ! Chiures ! cria-t-elle en battant des mains. Chiures ! Bande de chiures !

L’orchestre s’immobilisa. Tous étaient muets, figés et pleins de jubilation. Le mistral s’était levé et dans les platanes, les fils électriques frissonnaient de plaisir.

Marie trépignait toujours dans la boue mais elle avait fini de les insulter, elle tapait seulement des mains comme un appel dans la nuit. Louis la saisit, le groupe s’écarta en titubant pour les laisser passer et ils montèrent sur l’estrade. Le musiciens reculèrent, pleins de jouissance, sans les quitter des yeux.

— Cette salope de Marie ! cria Louis à l’Assistance avec l’aplomb de celui qui présente sa bête à la foire. Cette salope de Marie, dit-il en plantant dans sa nuque rasée ses ongles noirs d’honnête paysan. Cette salope de Marie ! répéta-t-il plus fort, et l’assistance, déçue, soupir – vraiment ce Louis n’avait jamais eu d’instruction.

— Collabo ! hurla enfin une femme.
— Ah ! souffla le groupe dans un même soulagement. Et l’inspiration revint avec la haine.
— La putain ! Rasez-lui le sexe aussi !
— Coupez-lui les seins !
— Pouffiasse ! SS ! Garce !
— Chienne ! A quatre pattes les chiennes !
— Oui, oui, les seins ! Coupons-lui les seins !
— Garce ! Enculée !
— Suceuse de Boches !

Marie n’écoutait pas. Sur son crâne nu le mistral promenait des lames gelées, elle avait mal, le vent pinçait ses plaies, c’était une douleur nouvelle et glacée.

A travers les larmes, les ampoules jaunes et rouges dans les arbres grossissaient comme des boulets de canon, des boulets de canon badigeonnés d’or et de sang.

Elle pensa à son père, à son visage enfoui dans ses mains tremblantes, à ses larges épaules voûtées, à la porte qu’il avait cadenassée. Elle pensa à son père et une à une les étoiles rejoignirent les fées dans le ciel, les pommes d’amour s’ouvrirent, libérant des milliers de vers luisants.