Poèmes & extraits

Pour qui t’es tu remaquillé ?

Première page de la Limonade Bleue de Brigitte Fontaine


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À la tienne pépère, dit cordialement au travesti cosmonaute la momie aux beaux yeux du cinématographe. C’est dans un bar un peu suffocant où plane la poussière dorée de fin d’après-midi. Les cocktails sont meurtriers, frappant comme des poignards. La sueur fait briller les fards du jeune monstre et de la diva longue et surfine qui fait glisser en pluie ses bracelets le long de son bras transparent. Dehors, sur le trottoir, luisent des palmiers et des chênes, les laborieux rentrent au bercail, les carrosseries fabuleuses d’américaines ou d’allemandes lancent leurs éclats. Ils sont seuls pour l’instant dans le bar, Toni pour lui, ou Annouchka, Stella Maelström pour elle. Syrienne elle est, malgré les douces mèches incolores qui casque sa tête petite et ronde, malgré ses yeux d’amande verte où perle de l’or pur. Lui, diable anguleux et soyeux, est de partout comme d’ici ; fixé ici pendant les longues périodes d’entraînement et de nuits spectaculaires. Depuis cette boîte cuivre et noir, une semaine auparavant, ils sont fous l’un de l’autre, collés par l’ivresse et la spirale sorcière du chaos. Grouillant dans l’inconnu étourdissant, lui, trouble comme ces anges pourris de la nuit et de la merde, elle, exsangue, indemne depuis vingt ans, fiévreuse, secrète, exhibitionniste jusqu’au sexe à peine effleuré d’une toison de fillette. Leurs bouches, l’une rouge et charnue, l’autre moelleuse et dure au regard, se mordent dans de longs accolements de papillons, de crapauds. Depuis huit jours, accompagnés de fantômes, dans un entassement de linge, une forêt de bouteilles, d’écorces frustrantes, de longs mixages délirants, des hébétudes, des frénésies. Ils se haïssent, se repoussent, dégoulinent de tendresse. Toni « Annouchka » Laos n’a jamais connu de femme, elle jamais d’homme.

« Pour qui as-tu repris ton masque ? lui demande-t-il brusquement, tout au souvenir de ce souple visage d’enfant animé par la soif de lui et d’elle-même.

— Pour qui t’es tu remaquillé ? interroge-t-elle à son tour, l’œil fendu allumé d’un feu mauvais. Tu as l’air d’une cantatrice astiquée pour l’arène, tu as aussi l’air d’une putain de malade. Il crie : Non, pas malade, c’est toi qui es malade avec cet air de none évanouie, de chat couvant sa rage, cet air d’épouvantail. » Lèvres tordues, elle fait le geste d’écraser son cigarillo sur son poignet pâle, à peine plus fin que son poignet à lui. Il la gifle.

« Valseuse, siffle-t-elle, cul sec, carnaval. Incapable, de voir une vache dans un couloir. Tu as une cerise à l’eau-de-vie dans le crâne, tu me dégoûtes, avec ta bouche de plaie ouverte, retourne te faire enculer par des marins d’eau douce, dans ta fusée de phallus de merde.
— Va te faire exciser, pouffiasse, dans ton pays de connards.
— Fœtus » crache-t-elle en lui balançant son talon dans les parties. Il renverse la table, attrape son canif et lui plante la lame la plus fine dans les côtelettes. Elle est tombée, elle est un petit tas de plumes par terre, sa tunique en mailles fines saigne et ses jambes ivoires sont nues. Il contemple, hébété. Puis gueule : « Au secours ! L’ambulance ! Mon cœur… Mon petit chat… Bande de cons ! L’ambulance ! »

Le « patron s’extirpe, s’agite, aperçoit le tas. Il téléphone. Éternité. Voici qu’ils sont dans l’ambulance. Elle respire et geint. Il pleure pendant l’opération, ensuite presque couché sur le lit. Les flics : « Qui a fait ça ? » Il dit que c’est elle, il ne veut pas la quitter, il se dresse : « Elle était ivre et dépressive. Laissez-nous. » Ils disparaissent pour le moment. Fille de rien, se dit-il à lui-même, où as-tu été mettre ton vit meurtrier, dans quel chaud trésor, dans quel antre inconnu chéri depuis mille ans as-tu piqué ton dard de mort ; un cœur, un petit cœur qui fond à la chaleur, celui de ta sœur déjà saignée, rebelle, fonçant dans les nuages, ta sœur aux yeux dilatés de faucon, pétillant des lumières de la ville et des spots, piqués par les fausses amantes en polystyrène, ta sœur hurlant inerte sous les phares, tendue vers toi, toi son improbable amant, son amant de toujours criblé de breloques, farci d’échalotes et de vin blanc raide, fou de toi, fou de toi seule. Je t’en prie, reviens, je fais le voyage, je te calme et je te reconnais, je t’aime toi seule, toi seulement, pour l’éternité, je resterai à tes pieds jusqu’à ce que tu te réveilles de cette mort que je t’ai donnée.

Stella ne bouge pas, elle flotte au-dessus du carreau : des infirmières passent comme de petites cochons. La nuit glisse sur les vitres. Il songe à fumer, il écrase ses mégots par terre, de sa bottine dorée, il voudrait que cette forme inerte le baise et le cloue dans les limbes. Il entend les étoiles siffler au-dessus de sa tête dans l’espace glacial, tandis qu’elle nage dans les lentes spirales du mercure, vaincue, grandie, grandie peu à peu dans les écœurements sourds, les douleurs transformées en lueurs, en souffle de joie folle giflée de peurs. Ils s’aiment, il l’a tuée, il l’a tuée, ils s’aiment et le chaos se range autour d’eux en millions de lumières au garde-à-vous ; et puis Stella se perd dans une vapeur métallique où rien ne pousse, elle sombre et roule dans une mer ennemie, elle est condamnée à jamais. Puis elle entend, de loin, sa voix. Il est là, il lui parle. Mon cœur, mon petit cœur terrible, le tonnerre est tombé, c’est fini maintenant, entends la pluie sur nous comme des larmes, mon sang pour toi qui te garde de tout, mon sang en manteau de roi sur nous ; j’abdique pour toi, tu es la reine, je te donne l’espace et toutes les nuits d’éclairs qui semblaient m’appartenir, tous les amants empoisonnés aux sexes de liss, aux culs ravissants, je te les donne et le poivre et la cannelle et la soie et les rugissements du monde. Je te servirai, je sucerai tes genoux de galets pâles, je te sauverai de ta mer de mercure, de ta mère, de tes sourires en rictus affolés, de tes femmes vampires. Des hommes perdus , des hommes geignants, des hommes en uniforme. Mon cœur, mon petit chat. Je t’enfouirai dans mon secret.

Elle ne meurt pas. Des jours et des jours se passent. Elle ne dit rien, elle le fixe, elle respire mal. Elle imagine cet instant figé pour l’éternité, l’instant de la blessure. Elle est une blessée à jamais pour lui, cet être. Il dort par terre. Un jour, elle le chasse. Il est chez lui brûlant de souffrance, il reste dans la baignoire, des heures, des heures. Ne répond pas au téléphone, ou systématiquement décrochant les envoie tous au diable. Il retourne à l’hôpital, reste dans un couloir sur un banc. La famille est là, les copines. Un tas d’horreurs. Pas crayeuse et couperosée, se rue sur lui et, le tapant se met à glapir que c’est lui, c’est lui qui a fait ça, je suis sûre que c’est lui, assassin, racaille. Il la secoue puis la lâche et, se laissant tomber sur un banc, il pleure comme une petite fille. Quand les flics reviennent, il se relève et dit que c’est lui, c’est lui qui a fait ça. De toute façon, elle ne veut plus le voir.