Les tondues

Pourquoi des femmes sont-elles tondues à la Libération ?


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Dans une France anéantie par la guerre, soumise à la répression de la Milice française et des nazis, refoulée par quatre années de privations, le besoin de justice est grand à la Libération. Accusées d’avoir entretenu des relations avec les Allemands, plusieurs milliers de Françaises sont victimes de sévices. Tondues, exhibées sous les quolibets et les crachats de la foule, les « tondues de la Libération » furent des victimes expiatoires de quatre années d’occupation.

Au cours de l’été 1944, rares sont les communes de France qui n’ont eu leur cortège de femmes tondues. En ces journées qui mettent un terme à quatre années d’occupation, l’euphorie et la joie s’accompagnent de sévices infligés à des femmes soupçonnées d’avoir exercé la « collaboration horizontale », expression désignant les relations intimes entre certaines Françaises et des Allemands. Vingt mille femmes auraient été touchées par cette « épuration sauvage » massive. L’historien Fabrice Virgili signale que « l’on imagine trop souvent les tontes comme accompagnant les seules journées de la Libération. Elles commencent en réalité plusieurs mois auparavant et ont été annoncées par certains organes de la presse clandestine », elles perdurent jusqu’à l’automne 1944 et réapparaissent en mai-juin 1945 lors du retour des requises du STO. Les femmes tondues ne le sont pas toutes dans les circonstances que l’on imagine : foule en liesse de la Libération, oeuvre de résistants de la dernière heure et châtiant exclusivement des relations sexuelles avec l’occupant. En effet, à rebours du sens commun, l’historien périgourdin Jacky Tronel a récemment démontré, à travers le cas du département de la Dordogne, que les tontes étaient programmées, le plus souvent avec le blanc-seing d’autorités administratives établies et souveraines. Ainsi, le photographe et le coiffeur du village ceint de sa blouse blanche ne rechignent-ils pas pour l’un à tondre ces femmes et pour l’autre à immortaliser une scène dont la dimension pédagogique est patente. Mieux encore, l’étude des registres d’écrou atteste que le motif d’internement des femmes tondues pour « relation sexuelle avec l’ennemi » fut notoirement insignifiant : l’intelligence avec l’occupant ou la trahison représentaient près des neuf dixièmes des motifs d’emprisonnement. Parmi ces femmes condamnées à la tonte, un nombre non négligeable furent de véritables informatrices, agents de la Milice ou de l’occupant. Il n’en reste pas moins qu’elles subirent une double peine : pour s’être engagées dans la mauvaise voie au nom de leurs idées politiques et pour l’avoir fait en tant que femmes – ce qui leur valut de subir ce cérémonial avilissant et déshonorant. L’historien Jean-Marie Guillon fait remonter cette violence spécifique à une tradition ancienne où la femme adultère était exposée et promenée dans les rues de la ville, le plus souvent sur un âne : renvoi à une fonction expiatoire de l’exposition. La tonte des femmes constitue ainsi une forme de catharsis pour une partie de l’opinion française refoulée par quatre années de privations, de peur ; les résistants de la dernière heure ne furent pas les derniers à manifester un zèle sans commune mesure. D’autres chercheurs ont démontré que cette violence ciblée est un exutoire de l’épuration et qu’elle a réduit les tensions locales des premiers jours de la Libération. Ainsi, l’image des « femmes tondues » demeure une des images les plus fortes de la période de la Libération. Enlevées, molestées, barbouillées de rouge à lèvres et affublées d’une croix gammée tracée au goudron, crânes tondus, sommairement vêtues, voire nues, les « femmes tondues » sont exhibées sous les insultes et les menaces d’une foule souvent hystérique. Cette mise au pilori a un double sens : selon Virgili, « il s’agit par la tonte non seulement d’exclure la femme de la communauté nationale, mais aussi de détruire l’image de la féminité ». La « collaboration horizontale » étant perçue comme l’équivalent d’une infidélité à la nation toute entière, la « tondeuse épuratoire » est la « condition nécessaire au nettoyage du pays ».