Vos témoignages

Qu’est-ce qui vous a pris ?

« Excusez-moi, je ne vous ai pas reconnue avec votre nouvelle coupe de cheveux. Qu’est-ce qui vous a pris ? »


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Au coin d’une rue, un matin de passegiata plein de soleil, une automobiliste nous cède le passage, au chien et à moi. Elle s’arrête à l’intersection avant nous, elle me fait tranquillement signe de traverser, d’un large geste de la main, avec un grand sourire. Son regard trop perçant, sa façon de se mordre la lèvre inférieure quand elle tourne la tête pour me voir disparaître, ça me laisse perplexe. C’est la première fois qu’une dame fait des frais pour moi. Il m’arrive de me faire dévisager par un monsieur derrière son volant, lorsque je fais un travelling obligé devant son pare-chocs pour passer d’un côté de la rue à l’autre. Les convenances sont respectées, il y a là un stop qui immobilise la voiture, un permis de regarder temporaire, cadeau du code de la route.

Dans ces moments-là, je me laisse déshabiller des yeux sans rien dire, sans trop y penser. Des idées rassurantes sur le genre humain planent dans ma tête, la conviction que c’est comme ça la vie, les hommes regardent les femmes traverser la rue, les femmes font hypocritement semblant de ne pas le voir mais jouissent en leur for intérieur qu’on les apprécie, ou alors elles supportent généreusement un regard lourd de désirs obscènes sans mépriser le mal-appris qui affiche ouvertement son avidité, son mal-baisé, son mal-aimé. Mais qu’une femme jette ouvertement son dévolu sur moi et mes belles certitudes disparaissent. L’humanité n’est peut-être pas celle que je pense, je pourrais être une autre.

Je ne m’attendais pas à ce que ma coupe de cheveux ras-le-crâne ait cet effet-là. Cette dame m’a déshabillée d’un regard entendu, comme si je lui avais fait un clin d’œil gros comme la maison, gros comme un béret blanc porté de porte en porte, gros comme un tatouage d’appartenance à une section locale de Hell’s Angels, un signe aussi reconnu que celui de la petite boucle d’oreille unique qu’arborent les hommes qui préfèrent les hommes. Mon coiffeur aurait pu m’avertir : le cheveu frais rasé sur une tête de femme, ça fait lesbienne. Si j’avais voulu changer de peau, je n’aurais pas pu trouver mieux. Un petit test rapide au super-marché me confirme que je suis devenue une autre aux yeux de ma caissière préférée. Pas une ombre de reconnaissance n’allume son regard indifférent alors que je suis à deux mètres d’elle. Mon père m’a affirmé la veille que je fais quinze ans de moins, il a peut-être raison.

« Excusez-moi, je ne vous ai pas reconnue. Qu’est-ce qui vous a pris ? »

Je vais pouvoir me promener incognito pendant quelques jours, avoir une tête qui n’est pas la mienne, habiter une coquille dépourvue de passé, sentir que nous sommes deux dans le même bateau, mon corps et moi, réaliser que le bon ménage que nous faisons ensemble, mon indécrottable intimité, mon peu de self-consciousness, mon assurance légendaire, ma certitude d’être qui je suis et vogue la galère, tout ça relève d’un apprentissage, ce n’est pas inné, fruit d’une quelconque répartition au hasard d’un bagage génétique hérité de papa-maman. J’ai appris à vivre dans ma peau comme on apprend les langues étrangères, à remporter des médailles aux jeux olympiques ou à se constituer une fortune enviée par ses pairs.

Une fois le subterfuge usé, une fois mon visage reconnu malgré l’absence de ma toison de charme, il va bien falloir trouver quelque chose à dire au sujet du nouveau look qui va faire la "une" de ma vie quotidienne. Je vais devoir réexpliquer à chaque fois la même chose ou à chaque fois une chose différente, selon le degré d’affinité que j’ai avec les gens, selon la pertinence de leurs questions, la férocité de leur curiosité. La nouvelle, c’est les cheveux rasés. Oui, mais pourquoi ? Est-ce que je vais adopter une ligne de parti, une version officielle, la dire et la redire jusqu’à ce que moi-même j’y croie ?

— Excusez-moi, je ne vous ai pas reconnue avec votre nouvelle coupe de cheveux. Qu’est-ce qui vous a pris ?

L’homme de cinquante ans qui me pose cette question de circonstance n’est pas impressionné par la réponse que je lui bafouille :

— J’ai eu quarante ans, voilà, je me suis dit qu’il fallait marquer la décennie, prendre des risques, oser faire quelque chose que je n’aurais peut-être pas le courage de faire plus tard.

Il me regarde, sceptique. Cette réponse-là ne lui convient pas. Ce risque-là lui semble ridiculement facile. Ses yeux brun-tendres et son sourire énigmatique continuent de m’interroger. Lui ne parle pas, il se contente de regarder, comme d’habitude. C’est toujours moi qui ne sais pas quoi dire à cet homme-là. Il y des gens comme ça, quand ils nous regardent, on a l’impression qu’ils nous devinent, qu’ils voient à travers moi-je quelqu’un d’autre dont on soupçonne à peine la cœxistence. Et règle générale, ceux-là ne sont jamais libres, ils ont une vie et un cœur pris.

Je n’ose pas lui parler de mon amie Francine qui fait une récidive de son cancer du sein, à 44 ans. La chimiothérapie l’a rendue chauve et je me suis fait raser le crâne, par solidarité, pour l’aider à se regarder dans le miroir. Elle ne se reconnaît plus dans cette cancéreuse qui se soumet à la science médicale, dans l’espoir d’endiguer le mal, cette fois-ci, une fois pour toutes. Mais cette réponse-là, dans ma veine Mère Térésa excentrique, n’est pas tout-à-fait vraie même si elle n’est pas fausse. A bien y réfléchir, peut-être que le cancer de mon amie Francine m’oblige à regarder ma propre vie de plus près, à regarder ma mort possible de trop près, comme quand on se penche sur un miroir grossissant et qu’on ne voit plus ses yeux mais ses rides tout autour.

Je me sens comme ces pères de famille écœurés d’aller travailler tous les jours, épuisés par la pression à la performance, auxquels la compagnie demande toujours un peu plus et qui le donnent, en espérant qu’ils ne craqueront pas et que la direction arrêtera de presser le citron, qu’il n’y aura plus ce léger tremblement de la main qui étire la peau du cou quand on se rase le matin, ni cette boîte vocale toujours pleine de messages plus urgents les uns que les autres. Comme un père, qui voudrait être plus souvent avec ses enfants, vivre les devoirs et les leçons tous les soirs plutôt que de regarder le bulletin scolaire quatre fois par année. Comme un cadre, presque plus jeune, presque plus dynamique, qui veut changer de peau, devenir rentier et prendre le temps de vivre avant de mourir.

Pour soutenir le regard de l’homme de cinquante ans sans détourner le mien, je devrais sans doute lui parler du camp de concentration de Buchenwald, de Jorge Semprun et de L’écriture ou la vie. J’ai lu ce livre-là comme on boit une bouteille de vin, verre après verre, et qu’on s’enivre sans s’en rendre compte. Le mot fraternité a résonné dans ma tête pendant des jours et des jours de passegiata, j’en ai cherché l’écho dans notre société moderne où l’espérance de vie est si longue et la mort si solitaire.

Ce n’est pas pour mon amie Francine ni pour mes quarante ans que je me suis fait raser le crâne. C’est pour Jorge Semprun [1], pour lui dire merci d’avoir préféré la vie à l’écriture, d’avoir attendu que sa vie soit assez vieille pour qu’il puisse faire le geste d’écrire et ne pas mourir. J’ai peur de vivre inachevée et silencieuse, coincée entre les enfants, le travail et l’amour impossible. Jorge Semprun m’aide à dépasser mon angoisse de la mort. La fraternité, c’est peut-être ça, être au moins deux à faire un geste avec sa vie.