Actus — Juillet 2001

« T’es une fille ou quoi ? »

Elle a été rouée de coups parce qu’elle est une fille, qu’elle porte le crâne rasé, et qu’elle n’a « pas l’air d’aimer les garçons ».


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Ce soir, Neth attend le métro à Pigalle en écoutant son walkman.

Deux gars arrivent qui s’assoient à côté d’elle. La regardent. La toisent de la tête aux pieds. Leur regard insistant la gêne suffisamment pour qu’elle tourne la tête dans l’autre direction.
Elle entend alors : « T’es une fille, toi ? »

Elle se retourne, les regarde vaguement, pas sûre d’avoir bien entendu à cause du walkman. Le mec insiste :

— EEEEh ! J’te parle ! T’es une fille ou quoi ?

Elle retire l’oreillette, fait répéter, et répond après un temps de réflexion :

— Excuse-moi : je n’entendais pas. Oui, je suis une fille. Pourquoi ?
— Ben alors pourquoi t’as pas de cheveux ?

Faut dire qu’elle a les cheveux un peu courts. Rasés. Ça lui fait une sacrée jolie bouille d’ailleurs. Elle a aussi du caractère. C’est une fille bien. Alors, elle répond, tout simplement :

— C’est un style, une coupe comme une autre, pourquoi ?
— T’as pas l’air d’une fille… pis, t’as pas l’air d’aimer les hommes.
— C’est sûr qu’un homme qui me parle comme ça…

BLAM !

Plus tard, elle me dira que le premier coup lui a fait sérieusement mal, l’a bien sonnée. Après ? elle ne sait plus très bien. Ça va trop vite. Elle frappe aussi. Elle parvient à monter dans le métro, laissant les deux mecs qui venaient de l’agresser sur le quai.

Ce n’est pas une histoire imaginée. Ça vient de se passer ce soir, lundi 9 juillet 2001, à Paris, dans le métro, station Pigalle. Et Neth, c’est une amie. Elle a été rouée de coups parce qu’elle est une fille, qu’elle porte le crâne rasé, et qu’elle n’a « pas l’air d’aimer les hommes ». C’était Neth, mais ça aurait aussi bien pu être moi. Moi aussi j’ai les cheveux bien courts. Tondus. Ou n’importe laquelle d’entre nous qui ose prendre la liberté de faire ce qu’elle veut avec ses cheveux.

Ne répondez pas à ce message, ça ne sert à rien. Par contre…

Si vous êtes une femme, n’ayez pas le réflexe, à la lecture de ces faits, de renoncer à certaines de vos envies, de vos ambitions, parce que vous craignez qu’il ne vous arrive la même chose.

Si vous portez le crâne rasé, et que c’est un choix, une envie de votre part, ne courrez pas chez le chapelier ou le perruquier pour dissimuler votre droit de porter la coupe de cheveux de votre choix, y compris celle-là, oui, y compris celle-là.

N’ayez pas le réflexe de la soumission. Ce n’est pas en s’en cachant, en « rentrant dans le rang », en mettant ses envies de côté, en se soumettant à ce qu’impose la crainte, que l’on se protège, que l’on se défend, que l’on peut continuer à vivre. Au contraire : c’est en continuant d’être soi, d’être libre, de s’affirmer telle que l’on se souhaite, que l’on existe vraiment. C’est en respectant ses propres envies, ses propres choix, que l’on inspire le respect.

J’aimerai que Neth décide de porter plainte. C’est son droit. Elle a le droit au respect.

Si vous êtes un homme, vous ne connaissez sans doute pas cela. Il faut le savoir : certains hommes prennent leur point de vue pour vérité universelle, se comportent en maîtres du monde, maîtres de « la » femme, et s’octroient le devoir de « rectifier » celles qui dévient, de remettre à leur place celles qui sortent du rang, c’est-à-dire de corriger celles qui ne correspondent pas à leur idéal, à leur norme. Certains, heureusement pas tous. Et ce n’est certainement pas d’après l’attitude de deux petits cons que l’ont va tirer des leçons, des généralités, sur les hommes, les femmes, les cheveux.

Je regrette infiniment que de telles choses se produisent encore. Je regrette infiniment qu’elles éveillent en moi ce sentiment de colère.

Ne répondez pas à ce message, mais changez. Homme ou femme, soyez vous-mêmes, sans céder ni à la peur ni à la colère. Sans vous réfugier dans la provocation ou l’inhibition. Sans vous précipiter sur votre tondeuse pour surenchérir la tonte. Sans la jeter non plus comme un cause de malheur. Changez, c’est-à-dire, persistez à être libre dans vos choix.

C’est ce que je souhaite à chacun et chacune. C’est mon souhait, en espérant que ce simple souhait contribue à changer ce monde, pour que de telles choses n’adviennent plus.