La garçonne

Vers la coupe à la garçonne

Une histoire des cheveux coupés des années 1900 à 1925


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« Voici venir la femme sans cheveux… » annonçait funestement un féroce adversaire des coupes courtes en 1925, année où la mode « à la garçonne » est déjà omniprésente dans les chansons, la littérature, la presse, les revues de music-hall, arborée aussi bien par des femmes du monde, que par des artistes ou des midinettes. Partant de cette figure mythique de la « Garçonne » dont les coiffures courtes sont la marque, Vers la coupe à la garçonne propose de cerner l’élaboration de la mode des coiffures « petites têtes ». L’étude veut saisir les jalons de la diffusion des coupes courtes, des premières initiatives individuelles et marginales à une pratique collective, revêtant des valeurs esthétiques.

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Mistinguett en 1912
Dans les premières années du xxe siècle, au sein d’une mode dominante qui privilégie les coiffures abondantes, se distingue un faisceau dynamique de comédiennes qui coupent précocement leur chevelure. Les professions scéniques jouent un rôle moteur ; ces jeunes femmes, telles Mistinguett, Polaire ou Ève Lavallière, voulant se faire remarquer du public, exagèrent une silhouette androgyne, les cheveux courts devenant une caractéristique distinctive de leur personnage. Ainsi, cette voie du théâtre et de ses représentations scéniques donne lieu à une première visibilité des cheveux courts et ce lieu étant un des divertissements les plus populaires de ces années, les comédiennes sont sujettes à une publicité privilégiée, qui dépasse le cadre de la scène. Ainsi, par leur notoriété, elles sont le principal vecteur de visibilité des cheveux courts, leur diffusion s’articulant autour de leur image, surtout liée à la frivolité. En parallèle, se dégage un panel plus réduit de femmes « hors-normes » qui portent des coupes courtes précocement telles Jane Dieulafoy, Missy ou Madeleine Pelletier. Leurs cheveux courts, associés à une allure masculine, sont investis d’une charge symbolique puissante, synonyme d’une vie en marge de la norme, revêtant un caractère revendicatif ou contestataire, d’ordre politique ou social.

La Première Guerre mondiale constitue un moment d’extension de la pratique des cheveux courts, ces quatre années nous paraissant poser les bases d’un processus de légitimation des cheveux courts. Deux mécanismes à l’œuvre participent à la diffusion des cheveux courts sous un angle positif. D’une part, les coupes courtes semblent être associées à une notion de décence patriotique, nourrie par un vif culte johannique et, d’autre part, elles apparaissent dans la presse féminine et instaurent dans ces pages un nouveau discours articulé autour des notions clés de simplicité, praticité et modernité.

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Coco Chanel en 1929

Au sortir de la guerre, les initiatives d’élites — impulsées durant les années du conflit — se multiplient et s’étendent aux sportives, au milieu littéraire lesbien ainsi qu’aux artistes de Montparnasse. Ces femmes qui sont des références dans leur profession ou leur milieu, tels Coco Chanel ou Kiki de Montparnasse, sont envisagées comme des modélisatrices de pensée, par l’influence qu’elles ont sur leurs contemporains. L’extension de la pratique à ces divers pôles dynamiques s’accompagne d’une multiplication des images et des significations associées aux coupes courtes.

Au début des années vingt, l’entrée des cheveux courts dans le quotidien soulève de nouveaux enjeux, dus à la dimension collective qu’acquiert la pratique. La démocratisation des coiffures courtes s’opère en partie par la prise en charge progressive de ces coupes par les coiffeurs, dont la profession est marquée par un processus de professionnalisation et par l’intégration d’une série d’innovations techniques et commerciales.

La diffusion de ces coiffures courtes crispe les attentions et cristallise les résistances et les réprobations d’intensités multiples. Leur propagation étant perçue comme une menace ou du moins une remise en cause du rôle traditionnel de la femme. Ainsi, s’élabore une rhétorique vindicative qui met en exergue la virilisation tant physique que psychologique engendrée par les cheveux courts. Ces derniers donnent lieu à des procès contre des coiffeurs, des scandales, dont le plus célèbre est celui engendré par La Garçonne, le « bréviaire d’amoralité » de Victor Margueritte paru en 1922, qui témoignent de la vivacité des griefs qui leur sont imputés.

Pour adoucir le caractère sulfureux des coiffures courtes, la presse féminine et professionnelle — d’abord réticente — établit un discours normatif afin de pondérer les excès. Elle fixe ainsi de nouveaux canons de beauté et tente de construire des temps dédiés à la féminité notamment le soir, avec l’usage massif d’ornements. Ce travail de compromis et le ton prescriptif des discours de presse établissant des codifications très poussées, entérinent la légitimation des cheveux courts. Revêtant une moindre charge symbolique, la mode des cheveux courts s’inscrit dans de nouvelles pratiques et rapports au corps, à soi et aux autres qui sont identifiés comme l’expression de la femme moderne.

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Parisiennes des années folles